Vestiges et vertiges de la transmission entre générations

Cet article a été écrit pour la biennale de l'éducation de Paris (5 juillet 2012) et offert à Généasens par Martine Lani-Bayle, Professeur en Sciences de l’éducation à l'Université de Nantes.

Que faire du passé et comment se transmet-il, alors que la vie est tournée vers l’avenir mais que, santoujours vouloir ni pouvoir faire avec lui, elle ne peut non plus faire sans le passé, « comme si » certains épisodes dérangeants, voire pire, n’avaient pas eu lieu ? Après une époque où il était coutume de ne dire que ce qui paraissait acceptable, et de taire ou blanchir le reste, maintenant « il ne faut pas oublier »… Mais comment restituer la mémoire, quelle mémoire, avec quels choix ou quelles distorsions, et qu’en faire ? Quels passages possibles entre générations ? Nous en présenterons quelques démarches passant par le récit et l’écriture, autant que leurs limites. Martine Lani-Bayle

La transmission est en quelque sorte sacralisée, de nos jours, et de plus en plus semble-t-il, tant du côté des savoirs que des générations. Or, elle n’est pas (seulement) ce que l’on croit ou veut qu’elle soit. Ce qui se transmet, c’est avant tout ce qu’on ne transmet pas, ce qui « suinte[1] » malgré nous et c’est bien ce qui en fait l’intérêt. Pour le comprendre, il convient de distinguer le processus du contenu, sur lequel elle est souvent rabattue.

En tout cas, si notre histoire commence avant nous dans ce qui constitue notre pré-texte, cet antérieur n’est pas inerte, il s’est fait sans nous mais n’en finit pas d’avoir des choses à nous dire. À nous dire, ou ne pouvoir dire, ou ne vouloir dire… Car du souvenir à l’oubli, du secret au respect, du non-dit au pas-(encore-)dit en passant par l’impossible à dire…, regarder alentour, tenter de mettre des mots sur ses antécédences, permet sans doute de mieux identifier les fondations du terrain sur lequel on se trouve, mais tout en se heurtant à des incontournables. Ceci incite à conquérir son propre chemin de vie et d’apprentissage en mettant à l’épreuve les croyances en un destin qui serait fatalement reproducteur.

I. Entre prescription et interdits : de Dolto à Barbe-Bleue

En interrogeant il y a quelques jours un grand moteur de recherche sur le  mot « transmission, à ma grande surprise j’ai trouvé pas moins de douze registres. Par ordre de fréquence : mécanique, d’abord (arbre de transmission…) ; radio ; forces armées (renseignements ou ordres) ; droit (patrimoine et impôts) ; médecine (infections, gènes) ; soins infirmiers (par oral, au moment du changement de service) ; connaissances (période de la Renaissance) ; optique ; informatique ; entreprises ; musique (nom d’un groupe) ; religion. Au-delà de cette diversité de domaines, allez construire une définition cohérente. Mais surtout, si les savoirs sont présents – quoiqu’en 7e position seulement –, à travers les connaissances, aucune trace de ladite transmission entre générations.

Une définition bien paradoxale

Transmettre, à la base, ce serait faire passer une information d’un émetteur vers un récepteur, en supposant qu’il recevra bien ce qui lui a été envoyé.

Or, le préfixe trans signifie ce qui passe au travers et va au-delà : ainsi, la transmission, c’est ce qui échappe (à toute volonté) et aboutit à autre chose que ce à quoi c’était destiné. Il y a dès lors, en bout de chaîne, trans-formation, changement de forme, à savoir littéralement métamorphose, autrement dit trahison, c’est-à-dire traduction dans un autre système de signifiants. Alors que l’on imagine la transmission comme passage à l’identique, dans l’idée d’une tradition qui sauvegarderait un patrimoine en l’état, dans les faits, il ne s’agit pas d’une sauvegarde, plutôt d’un sauve-qui-peut.

Le processus ainsi prévaut sur le produit final qui lui, n’est pas prévisible ni programmable.

Ces remarques conduisent au constat suivant :

  • Il ne suffit pas de transmettre (de donner, ou de dire), pour que quelque chose soit reçu (ou entendu).
  • Il ne suffit pas de ne pas transmettre (ne pas dire) pour que quelque chose ne soit pas reçu (entendu).

Qu’on le veuille ou non, « cela » passe, à notre « insu » (l’insu2 étant ce que l’on sait sans le savoir, car sans avoir eu encore l’occasion de remarquer qu’on le savait, parce qu’attrapé par contact, par proximité, par relation, en passant…), et le passeur, comme le passage, le sont malgré eux : c’est dans l’air ou dans l’erre, comme on voudra.

Sur de telles bases, on remarquera que :

La volonté de transmettre (ou de dire) peut étouffer la curiosité, la création, tuer la quête… : c’est l’aspect pervers de l’effet Dolto, quand le bain de parole poussé à l’extrême submerge et que le taire devient en soi proscrit (pouvant aller jusqu’aux « interdits d’oublier[2] »).

  •  La volonté de ne pas transmettre (ou dire) n’empêche pas le passage. Au contraire, cela peut donner envie (jusqu’à l’obsession) de conquérir, d’y aller voir quoiqu’il en coûte et malgré les dangers annoncés : c’est l’effet Barbe-Bleue (alias « interdits de savoir2 »), ou la mésaventure originaire d’Eve (signifiant les risques de vouloir mordre dans la « pomme de la connaissance »).

Quoiqu’il en soit, au bout du processus de transmission (ou sans lui), rien n’évite le travail du « trouver-créer » ; et seul un espace intermédiaire de « silence » permet de construire, de passer du donné (avec le côté imposé qui le caractérise) au nécessaire autant qu’inévitable conquérir.

La scansion de l’intergénérationnel

Au cœur de cette transmission, c’est la prise en compte de la succession des générations qui permet de créer une mémoire servant des uns aux autres et par là, de contribuer à la genèse et la construction de l’historicité ainsi fondée. Car la succession invente un lien à travers une suite de ruptures, elle est à la fois ce passage et un état et indique, donc, un assujettissement en même temps qu’un remplacement modifiant.

La génération se situe donc aux deux bouts de la chaîne à l’interface entre mémoire et histoire. La désigner inscrit dans le temps en désignant le passé tout en esquissant le futur, incluant le sujet dans la cohorte de ses congénères contemporains et délimitant, par là, un espace de durée partagée.

Mais c’est le temps familial que les générations rythment d’abord, y inscrivant cet ordre immuable nécessaire (cf. Pierre Legendre[3]) que des décalages parfois compliquent en créant des cohabitations difficultueuses, voire génératrices de déroutes possibles. La violation de cette loi est l’inceste, son détournement menant à la folie symbolique.

Si ces décalages naturels peuvent générer concrètement des situations ambiguës (un oncle plus jeune que son neveu, une mère procréant alors que sa fille a déjà un enfant…), si des générations peuvent ainsi se trouver écrasées, il est d’usage, a contrario, d’exacerber ce que a été appelé le conflit voire le fossé des générations (cf. Margareth Mead, par ex) : quand des tranches successives s’opposent et s’excluent mutuellement, se manquent de respect, quand il y a une révolte de succession.

Mais on observe aussi ce qui est l’effet des enchaînements qui verrouillent les générations entre elles, parfois insidieusement, et que d’aucuns, qui s’y accrochent sous forme de "croyance magique", assimilent à de l’atavisme, au destin, voire à une inéluctable fatalité…

L’évolution des sociétés traduit ces phénomènes d’une façon plus globale selon trois dominantes qui peuvent se suivre :

  1. Les sociétés stables, où la génération du père domine celle du fils qui lui reste assujetti, n’en hérite et ne le remplace qu’à sa mort.
  2. Les sociétés de transition où les générations du père et du fils cohabitent à égalité.
  3. Les sociétés à évolution rapide où la génération du fils supplante celle du père en présence de celui-ci.

Vers un renversement inédit dans la transmission[4]

Le passé prend racine dans l’avenir.

Hafid Aggoune.

Peut-être l’arrivée massive et la démocratisation de l’informatique, créant des savoirs chez les jeunes que les plus âgés ont du mal, voire ne parviennent pas, à intégrer, favorise-t-elle la troisième configuration – que les adultes et parmi eux, les enseignants ou autres formateurs, ont parfois du mal à admettre.

Car le retournement ainsi induit modifie la préséance des générations des aînés et la transmission s’inverse alors localement, les jeunes apprenant aux plus anciens les données du monde actuel, quand ceux-ci leur passent ce qui est nécessaire à leur avenir. Ce mouvement, dans sa forme actuelle, est récent. Avant, l’immuabilité était à peu près constante. Puis progressivement, au cours du XXe siècle et jusque dans les années soixante-dix, une crise monte entre les générations et une révolte naît qui est dirigée contre les pères[5] à travers ce qu’ils représentent. L’héritage des époques précédentes est refusé et jugé ringard, la jeunesse se tourne vers le futur en espérant pouvoir faire fi d’un passé estimé révolu. Quant il est trop difficile ce passé est carrément gommé, escamoté, voire remplacé par un mensonge. Culturellement, on pense encore que le camouflage ou le déni, le "lavage", peuvent remplacer en toute impunité des faits peu glorieux ou catastrophiques (2007 b).

Une génération après 68, les jeunes se révoltèrent non plus contre le passé mais pour l’avenir et leurs descendants (autrement dit, pour assurer leur retraite – alors qu’ils n’avaient pour la plupart pas encore, études non finies ou chômage oblige, commencé à travaillé). Le passé n’est plus rejeté – on a compris qu’il était pire de tenter de  faire sans, « comme si » il n’avait pas eu lieu –, il est au contraire valorisé et recherché, sans se douter de ce qu’il peut receler toujours de drames sous le voile : il faut savoir, se souvenir, commémorer, ouvrir les placards et autres oubliettes. Avec tous les excès auxquels on assiste quand le souvenir n’est plus un choix, une conquête, mais une obligation, que l’oubli est forclos, et que l’horreur domine : qu’en faire, alors ? La masquer encore, quand l’assumer reste impensable ?

Un tel renversement, mais cette fois banalisé et apaisé, apparaît aussi dans les expressions courantes, et donc non pensées, du langage : « Je descends de mes racines » est une expression qui en rend bien compte et dont l’aporie n’est que rarement relevée, même si l’on représente (sans le réaliser) ses dites "racines" dans les branches de l’arbre généalogique. De même, les mots "ascendants" et "descendants" sont souvent confondus et employés l’un pour l’autre.

Des conséquences pédagogiques de ce mouvement qui s’inverse apparaissent alors comme inévitables, si on accepte de les considérer : il devient indispensable de les prendre en compte dans les politiques et pratiques actuelles. C’est là un véritable changement de posture, transformateur de notre rapport au monde et au savoir, qui s’ouvre.

Celui-ci inclut les effets de la temporalité, au risque d’en exacerber l’impact, côté induction inéluctable comme refus borné.

II. Mais le passé, les ancêtres n’existent pas, c’est nous qui les créons

La mémoire familiale ne se transmet pas, mais plutôt s’acquiert, dans les interactions ordinaires de la famille et sans volonté explicite de transmettre.

David Lepoutre.

De quoi se heurter à la problématique de la transmission qui n’est pas simple : derrière le côté provoquant du titre de cette sous-partie, se risque ainsi un constat qui défie les croyances tournées vers le passé, comme si celui-ci ne pouvait, su ou non, que se répéter, comme si « savoir d’où l’on vient » permettait, comme on l’entend souvent, de « savoir où l’on va » (comme si l’on ne pouvait aller que là d’où l’on vient ???)… Comme si la mémoire devenait une obligation (que peut-on savoir et retenir, de tout ce qui s’est produit avant nous, ici où ailleurs, hier comme aux aurores ???) et n’était plus un choix, un tri : mais si je me souviens, je peux parfois oublier, de temps en temps, transitoirement, surtout le plus éprouvant (« J’ai écarté les mauvais moments, je choisis, je ne subis pas », disait à l’orée de sa 120e année notre toujours lucide ex-doyenne Jeanne Calment).

Que faire donc du passé, comment vivre le présent sans le subir – qu’on le connaisse ou pas –, alors que la vie est tournée vers l’avenir mais que, sans toujours vouloir ni pouvoir faire avec le passé, elle ne peut non plus faire sans, « comme si » certains épisodes dérangeants, voire pire, n’avaient pas eu lieu ? Après cette époque où il était coutume de ne dire que ce qui paraissait acceptable et de taire ou « blanchir » le reste, comme nous venons de l’évoquer, maintenant, surtout, « il ne faut pas oublier »… Pour autant, comment restituer la mémoire, quelle mémoire, avec quels choix et quelles distorsions, et qu’en faire aujourd’hui ? Quels sages passages possibles entre générations – s’il en est ?  

Car, qu’on le sache ou non, ce qui s’est produit avant nous n’est pas inerte, il s’est fait sans nous et nous avons besoin des autres pour y avoir accès… et donc, de leur faire confiance concernant leurs propres choix et critères de choix dans ce qu’ils vont nous restituer, ou non, ou mal. C’est ce qui permet de s’approcher de ce qui s’est produit sans soi, pour tenter de s’en détacher et pouvoir produire à sa façon.

Les amers de la transmission

Ne lisait-elle pas sa propre vie d’après un mode d’emploi que les autres lui avaient glissé entre les mains ?

 Milan Kundera

Cette transmission dans sa dimension princeps, à savoir intergénérationnelle, ne peut se révéler mieux que par cette image[6] : un grand-père prend son petit-fils sur ses genoux et commence à lui raconter Mon grand-père m’a dit que son père… Si l’on prend un écart standard de 30 ans entre les générations, et si le petit-fils est né en 2000, cette simple parole fait exister en lui, de proche en proche, et entrer dans sa familiarité, la présence d’une personne née en 1850, soit exactement un siècle et demi avant lui.

C’est de cet ordre, la manifestation processuelle directe de l’intergénérationnel via la narration et la relation au présent, ce contact qui se noue entre les générations au-delà du temps. Cette possible transmission inaugure notre développement personnel et notre propre récit. Par elle, nous entrons dans la culture et s’amorce notre rapport au savoir pour l’à-venir, en toute méta-morphose – car elle découle sur la création d’une nouvelle forme, faite de notre propre métabolisation des générations précédentes et d’actes commis avant nous dont nous ne sommes pas responsables. Cette mise en récit que nous en ferons, en les inventant (à notre manière et non à la leur, que nous continuons d’ignorer quasi totalement), nous permet de les approcher et de nous en distancier : de nous rendre responsable, non de ce qui a eu lieu avant nous, mais de ce que nous faisons à partir de ces autres et des temps d’avant (selon la formulation sartrienne). Seul hier est écrivable, et au présent. Demain n’est pas encore écrit et ne le sera jamais en tant que tel.

En effet, l’opération qui construit de proche en proche cette transmission en aval de la reconstitution des hier, s’appuie non pas directement sur les contenus de l’amont, ce que l’émetteur veut transmettre et qui en tant que tels importent peu, mais bien sur de simples traces limitées voire ineffables quoiqu’essentielles et le plus souvent en creux, que j’ai appelées les amers (au sens maritime du terme) de l’intergénérationnel.

Ces éléments sont de deux ordres : certes ils sont pour certains matériels[7], que j’ai appelés m, (ce sont tant les objets et documents laissés par les ancêtres, que leurs incontournables marquages génétiques) ; mais ils sont aussi implicites et périssables[8], ou i, (les marques affectives, habitudes héritées par contact auprès de ceux avec qui l’on partage le quotidien…) ; le plus souvent, ces deux formes de marqueurs sont mêlées, allant du niveau biologique au culturel en passant par le relationnel et le cognitif.

Nous pouvons globalement les repérer sur le tableau des indicateurs de la transmission intergénérationnelle (1997 a, p. 70)

vie

filiation

mémoire

acculturation

génétique

affective et libidinale

cognitive

sociale

m

i (m)

m « i

m (i)

Ceci pointe l’ambiguïté du processus selon que l’on se réfère aux traces m ou i, aux transmissions volontaires renvoyant aux héritages, ou aux transmissions involontaires que l’on peut associer métaphoriquement à l’hérédité, qui ne peut être bloquée ou travestie. Ceux qui sont en difficultés dans leur rapport à la vie, c'est peut-être qu'ils ont ressenti ou vécu des choses qu'ils n'ont pas la possibilité de dire et faire passer seuls, et qu’il leur manque des éléments m et i fiables pour réinventer leur histoire antérieure.

Comment nous créons le passé

Oui, j’ai eu du mal à avancer, comme un sapeur, dans les couches molles de l’oubli, au milieu de ces morts qui n’existent plus. Il m’a fallu rallumer la flamme, la vie ; j’ai dû frotter entre elles des pierres de silence, de sorte à faire jaillir quelques étincelles parcimonieuses d’éternité. Or à mesure que l’on avance il est prudent d’étayer la sape si l’on ne veut pas se laisser engluer, enfouir – c’est un gros effort…

Claude Duneton.

Via le processus d’écriture connecté à la vie, il est plusieurs perspectives dans la façon de faire de cette vie, qui nous dépasse dans le temps par les deux bouts, une histoire-création qui sera un peu la nôtre, sinon celle des nôtres.

J’ai, au fil de l’expérience et des recherches menées à ce propos, repéré quatre grandes orientations pour une telle démarche (2007a) :

1.L’histoire de vie généalogique

Récoltant les scories laissées par les ancêtres, face apparente de la transmission, et doublant ce travail de la mise en œuvre d’un effet d’écho qui redonne de la chair au squelette fort incomplet exhumé à la faveur des quelques traces restantes, il est possible de réaliser ce que j’ai appelé un « accouchement à rebours » : l’accouchement des personnes dont on descend. Cela permet de mettre à jour une part de notre dimension nocturne[9], car on se peut se surprendre ainsi à écrire, somme toute assez facilement, des parts de vies que l’on n’a pas vécues et que pourtant, on n’ignore pas totalement, puisqu’on peut les écrire : l’insu, ce que l’on sait sans le savoir, manifeste-là le paradoxe nodal de son expression.

J’ai appelé cette pratique l’histoire de vie généalogique (1997 a et b) : s’écrire, s’écrire dans le temps d’avant-soi, à travers l’écriture des ancêtres. Or il ne s’agit pas à travers cette démarche, et malgré les apparences, d’une recherche (dé)tournée vers le passé, mais bien d’une tentative de dégagement d’une configuration à laquelle on participe à partir d’un certain moment, moment qui se retourne vers ceux qui ont précédé. Elle permet d’établir, non des certitudes, évidemment, mais plutôt un relativisme : le passé est si vaste, vite infini, c’est donc bien que l’on choisit ses marques, ses repères, à partir de pistes variées et multiples que chacun va composer comme il peut, toutes ayant droit de cité, mais la plupart restant heureusement oubliées, face à une vertigineuse vastitude[10]. Sur ce terreau chacun trie et se crée à sa façon, devenant auteur d’un texte personnel composant avec quelques ingrédients remontant du passé, tant individuel que collectif. Car la personne, à travers le récit de vie qu’elle cherche à reconstituer de ses antécédences réelles ou fantasmées, se forme elle-même, sans pour autant se raconter en direct. Un passé qui raconte un présent, ou un présent qui se raconte à travers un passé.

2.L’histoire de vie générationnelle

L’histoire de vie générationnelle : cette fois, c’est une personne, en général d’un « certain âge », comme on peut le dire, qui ressent l’envie de (ou est interpellée pour) composer un récit de sa vie en direction de (ses) descendants. Cette démarche intervient souvent à cette époque de la vie comme un besoin. Alors il est important, si nécessaire, de l’accompagner pour la soutenir – la démarche pouvant être délicate ou perturbante –, voire de la valoriser. En tout cas, de l’apaiser pour qu’elle se maintienne sans susciter de dérangements. Car de tels récits doivent choisir, en tout cas éviter la règle du « tout dire » –, sans pourtant éluder ou fuir : choisir, ne pas subir. C’est juste une façon de regarder le passé sans se focaliser sur les zones délicates que tout un chacun comporte. L’objectif n’est pas d’agir sur ce qui s’est produit qui de toute façon, en soi n’est plus modifiable. Mais de transformer en récit quelques moments élus de sa vie qui permettront de donner du relief à un présent qui s’absente, ne limitant pas la personne à son apparence et ses capacités fuyantes ou modes de vie réduits actuels et permettant, par là, de profiter d’un espace agrandi qui du coup, ouvrira des portes renouvelées vers un pas encore, encore possible… Ne serait-ce que par la communication ainsi induite du côté d’une réception en réaction à l’écoute, ou la lecture, de ce récit. Et il ne s’agit pas seulement d’une écoute de soi pour ce qu’on a été à titre personnel, mais aussi d’une écoute plus ouverte, comme témoin d’une époque que l’interpellant n’a pas connue : « Raconte, comment as-tu pu vivre quand les téléphones portables n’existaient pas, quand il n’y avait pas l’eau courante… »Certains grabataires, ainsi reconsidérés dans l’ensemble de leur parcours de vie et non plus réduits à leur état du moment, par ce biais se sont « redressés », oublieux de cette situation actuelle, sans même s’en rendre compte. 

3. L'histoire de vie générante

Une histoire de vie que j’ai nommée générante est également possible, où s’effectue, dans le présent, une co-production intergénérationnelle, chaque génération interpellant l’autre dans une interaction écoute/parole. Le modèle peut en être aussi la « correspondance », à savoir un échange de lettres.

J’ai été incitée à formaliser ainsi une telle démarche lors d’un travail de groupe où chacun se cherchait ses propres motifs d’écriture. Edith avait très envie de « connaître » son grand-père décédé avant sa naissance et dont elle ne savait presque rien. Alors, elle lui a écrit une lettre. « Cher grand-père, je ne sais rien de toi, j’aimerais que tu me dises… » Mais qu’ajouter, sauf des bribes bien restreints ? La séance suivante, elle vint pourtant avec une réponse. « Ma chère petite-fille, que je suis content que tu m’écrives. Mais tu sais, toi, tu peux un peu savoir qui j’ai été, car je suis passé avant toi. Moi, je ne peux rien savoir de toi, je ne savais même pas que tu pourrais exister. Alors oui, je te parlerai de moi, mais avant, je voudrais que tu me parles de toi… » Et là Edith, qui s’était montrée incapable d’écrire sa vie et, n’ayant pas eu d’enfants, n’avait pas ressenti de sollicitation en direct vers une histoire de vie générationnelle, s’est mise sans s’en rendre compte à l’écrire, transformant un appel de l’aval qui n’avait pu se faire, en un appel de l’amont. S’étant ainsi malgré elle en quelque sorte piégée, son propre récit lui est devenu possible.

L’aventure ne s’est pas arrêtée là, montrant en quoi le récit est aussi vecteur de lien social. Dans le groupe se trouvait une femme ayant eu enfants, petits-enfants et même arrières-. Donc, ressentant fortement cet appel du futur par leur biais, mais aussi initiée par leurs soins à l’informatique et fervente des « moteurs de recherche ». Ayant entendu le nom du grand-père d’Edith, et sachant qu’il avait occupé des fonctions municipales et réalisé des tableaux qui avaient été exposés, elle a utilisé Internet et l’aide de ses propres descendants pour récolter des renseignements sur ce fameux grand-père « inconnu », par ces biais qu’Edith n’imaginait même pas. Et, facétieuse, plutôt que de les communiquer à Edith la semaine suivante, elle les lui a envoyés par la Poste : Edith a ainsi reçu, en vrai, une « réponse » à son courrier et pu poursuivre sa « correspondance » avec son grand-père, son propre récit ainsi généré ayant généré celui de son grand-père qui par là, la générait… Dès lors, j’ai donné comme nom familier, à cette forme d’histoire de vie appelée générante, le « principe d’Edith ».

Au Japon, dans la perspective du « plus jamais cela », non seulement ils font venir tous les enfants scolarisés sur les lieux-mêmes de mémoire et visiter les musées dits « de la paix », c’est-à-dire là où ont eu lieu parmi les pires des exactions, mais ils leur font rencontrer in situ les témoins encore présents, pour en discuter avec eux. Ensuite ils sont invités à écrire leurs premières impressions sur des « livres d’or », puis ils réalisent un journal de voyage et un dossier. Cette rencontre dialoguante avec ces faits du passé, via les témoins vivants, s’apparente à l’histoire de vie générante telle que décrite, tant qu’il est encore temps, tant que ces personnes sont toujours là. Et elle s’effectue sur les lieux concernés, ce qui la différencie des initiatives, en France, où ce sont les témoins qui se déplacent sur les lieux du savoir, les écoles, pour exposer leur récit aux écoliers (puisqu’on est à l’école).

Quand des enfants vont à la rencontre de personnes âgées dans des maisons de retraite dont elles ne peuvent que peu ou plus sortir, pour laisser traîner auprès de leurs bouches des oreilles avides de savoir et d’échange, nous nous rapprochons de telles démarches. Et ça marche. Le récit (se) lève…

Dans les deux sens, en toute réciprocité. Chaque enfant, en effet, comme je l’ai signalé plus haut avec l’exemple d’Elisabeth Heutte 6, a besoin d’entendre, quelque part dans son présent, une initiation à la culture venant du temps et par contact proxémique direct, pour en toucher du doigt la profondeur et s’y apprivoiser par un récit symboliquement revêtu par une figure ancestrale. Qui lui ouvre une voie vers un futur possible. S’il n’a pas de grands-parents auprès de lui, il peut en trouver ailleurs.

4.L'histoire de vie générative

L’histoire de vie générative, enfin, se montre complémentaire à l’histoire de vie générante : cette fois, c’est un enfant qui s’invente, à travers un récit passant par le biais d’une projection vers un jouet humanoïde : concernant les filles par exemple, c’est la poupée projetée en maman qui produit un récit anticipateur d’un état futur.

Aller vers le passé pour se raconter ; se raconter pour le futur ; finalement une "correspondance" s’exerce aussi au-delà des frontières du temps et le passé interroge lui aussi, après-coup, le futur. 

D’œdipe à Hermès…

Le savoir-clair contient un aveuglement au moins aussi large qu’est profond le savoir obscur contenu dans l’ignorance.

Michel Serres.

Il fut un temps, j’avais eu l’audace de faire exploser la représentation triangulaire plate papa-maman-enfant, dite depuis Freud œdipienne, en proposant une représentation en volume déployant, sur cette base à deux dimensions, la temporalité généalogique lui donnant du champ autant que de l’air et incitant à penser en relief (1997a, notamment pp. 35-62). Et Hermès se prêtait bien à relever Œdipe de ses fonctions, plus compliquées en l’état que complexes. Je souscris toujours à ce remplacement, avec toutefois des réserves, quand l’excès guette et que l’idéologie frappe au carreau. Car, comme le rappelle Milan Kundera, « il n’y a plus de temps à perdre avec des souvenirs ».

En effet, il ne faut pas se tromper de sens, dans la transmission. Dès cet ouvrage fondateur, je notais ceci : « Je rappelle – et ne le ferai jamais assez, chassez vos stériles nostalgies – : il s’agit de remonter le passé, certes, mais comme un ressort, pour mieux se propulser vers l’avant. C’est quand on l’ignore, volontairement ou non, que le passé accroche (p. 16). »

Car la démarche, qu’elle soit généalogique, générationnelle, générante ou générative, et malgré son apparence, n’est pas, j’insiste encore, tournée vers le passé, mais vers le futur. Regarder l’avant pour permettre d’aller de l’avant, comme en voiture où, pour avancer avec un minimum de sécurité, on a besoin de voir ce qui se passe derrière, par où on est déjà passé. En effet, le passé bouge avec l’avancée et il convient de maintenir sa vigilance à son égard, surtout quand on envisage de bifurquer, mais pas seulement. Pour poursuivre son chemin, tout simplement. Il s’agit donc d’un souci nécessaire, mais partiel (les rétroviseurs occupent beaucoup moins de surface que le pare-brise avant, et de façon latérale), d’un simple besoin de connaissance et de reconnaissance, servant à s’orienter en territoire mouvant. Si je me trouve à un carrefour, me souvenir d’où je viens ne me permet que de savoir d’où je viens : j’ai alors le choix, certes, d’y revenir, mais en toute lucidité éclairée, ou, option générale, de me diriger vers les différents ailleurs qui s’offrent à mes perspectives.

La mémoire sert à cela, et rien qu’à cela, repérer d’où l’on vient, comprendre le sol que l’on a sous les pieds et le paysage où l’on se trouve avec sa profondeur. Elle n’est pas un but en soi, elle indique, mais n’augure pas de ce qui n’est pas encore advenu. Si demain est en lien avec hier, il ne s’agit pas d’un inéluctable conditionnement. Savoir l’avant – une infime partie de l’avant, soyons réalistes –, ses grandes lignes, disons, est donc important pour avancer, mais cela – ne rêvons pas –, n’empêche rien, n’est pas suffisant pour que ce que l’on ne veut plus, plus jamais, ne revienne pas... Et si, a contrario, aucune soi-disant "répétition" n’est non plus inscrite à l’avance, y croire fermement, tout comme le redouter d’ailleurs, peut la favoriser. On voit surtout ce que l’on sait. Mais le savoir n’évite rien, si cela peut favoriser les croyances…

III. De l’autre côté de la transmission : limites et butées de l’indicible, de l’inaudible, de l’inécrivable…

Savoir, oui, mais comment et à quel prix ? Si les personnes qui nous environnent, quand nous les questionnons à propos du passé, plaquent un récit qui ne rentre pas en phase avec ce qui est inscrit en nous sans le savoir (à notre insu), nous ne pouvons manquer de percevoir un décalage entre ce qu'on nous dit, et ce que nous avons ressenti. Et cela perturbe ensuite, parfois gravement, notre rapport au savoir qui sera frappé du sceau de l’interdit, en créant un désaccord, une discordance (scordatura)[11], entre les faits et leur désignation par les autres.

La mise en évidence de la dimension intergénérationnelle par le manque et la méconnaissance

Mon père n’avait pas cru devoir me fournir d’instructions relatives aux choses qu’il m’a léguées. Il avait perdu le sien si tôt qu’il n’en gardait aucun souvenir et c’est en silence qu’il m’a transmis ce qu’il avait touché sans phrases. Il s’est éloigné, chaque fois, vers quelque endroit connu de lui et je suis resté seul sur la nouvelle rive

Pierre Bergounioux.

Des interdits de savoir imposés par certains sur les plus jeunes créent ainsi une hiérarchie, un assujettissement entre ceux qui savent, et ceux qui refusent ce savoir à d’autres qui en ont besoin ou le réclament. Au nom de quoi, de quel prise de pouvoir sur l’autre et sa vie ? La scordatura, qui fait dire par des adultes beaucoup de bobards aux enfants, peut aller jusqu’au blanchiment de la mémoire, où un passé tout neuf et artificiel est affiché en place de ce qui s’est produit, proposant une virginité de vie à ceux qui l’auraient, pour quelque motif que ce soit, entachée. Car ceci ne se remarque pas qu’au plan des personnes ou des familles, mais est actif aussi, on le sait, au plan national ou international. Ce qui fait figure de vérité historique est passé par un sas qui la rend acceptable selon les critères (politiques, sociaux, culturels, bienséants…) du moment (2006a).

Ainsi, c’est ainsi par la négative, la fermeture, l’absence et leurs effets, que m’est apparue l’importance de cette dimension temporelle verticale dans la constitution de la personne, et alors que moi-même je disposais, à portée de mains, de moyens concrets pour assouvir mes curiosités et réaliser les quêtes généalogiques dont je pouvais ressentir le besoin. Je pouvais, dès lors, évaluer ce que ces prises de connaissances me faisaient, connaissances implicites avant et qui, d’incarnées, avaient, comme tout un chacun, nourri largement mon "insu" : par le récit rendu possible, elles s’éclairaient.

Parallèlement à ce parcours exploratoire personnel, dans ma pratique de psychologue clinicienne d’alors, je constatais les dégâts occasionnés chez les enfants – il s’agissait d’enfants écartés de leur passé familial et à l’époque, placés en famille d’accueil pour la plupart en toute méconnaissance de cause –, pour qui le passé ne signifiait rien qu’un présent qui, dès leur origine, se refermait sur leurs pulsions d’investigation. Comment alors cultiver, voire maintenir, la curiosité du monde, comment ne pas le craindre quand dès le départ, celui-ci leur échappait, qu’on le leur refusait ou transformait par des mensonges ?

Car nous l’avons vu, pour parvenir à apprivoiser cet avant-soi de proche en proche, c’est un véritable travail de Poucet, quand il est possible, qui s’effectue – plus ou moins naturellement ou volontairement : à cet effet, il est important que chacun ait, dans son entourage, des indices authentiques et non déviés à disposition, ces traces m et i ou paroles naturelles sur son "avant" qui fonctionneront, au moment où elles auront besoin d'être saisies et de prendre sens. S'il n'y a pas barrage, si personne autour de lui n'est trop dérangé par cette situation. Tout le monde se devrait pour ce faire d'avoir flottants dans son contexte, c'est-à-dire disponibles, ces éléments de vie qui font sa vie dans le temps, pour se construire avec, non seulement en chair, mais en mots.

Et si on préférait ne pas savoir / ne pas subir ?

C’était bien affreux cette guerre ! faisait ma mère en hochant la tête.

Elle répétait chaque fois la même phrase en soupirant. Mais l’horreur n’était pas partageable, ni descriptible avec des mots.

Claude Duneton.

Mais il est chez tous, partout, des passées qui, réveillés, vont provoquer, non des "émancipations", par le récit (Jürgen Habermas) ou autrement, mais d’insondables souffrances : il est des points de butée dans toute vie qui restent intouchables avec des mots, auxquels ils ne peuvent rien, sinon réactiver des émotions impensables.

Life’s but a walking shadow ; a poor player, That struts and frets his hour upon the stage, And then is heard no more : it is a tale Told by an idiot, full of sound and fury, Signifying nothing[12]

Macbeth, Acte V.

Ainsi, il est souvent question de sens, quand on évoque les histoires de vie : largement, elles sont censées, par le simple fait de la narration, "(re)donner sens" à sa vie, sinon à la vie… Mais dite ainsi, l’expression n’a de sens qu’artificiel. Jamais aucun récit ne fera reculer le non-sens inhérent à certaines situations extrêmes qui nous tombent dessus, et les dire ou pas n’y changera rien[13]. Prenons garde à ce que nos expressions, sur les effets attendus d’un récit (et qui seraient comme automatiques) ne deviennent trop faciles et n’agissent comme un paravent évitant de voir ce qui se passe – ou non. Les mots n’ont pas ce pouvoir là, ce serait les sacraliser et ne pourrait qu’accroître, concomitamment, leur charge de dangerosité.

Résistent par exemple ce que j’ai appelé les interdits de savoir et qui consistent en ce que certaines personnes savent et refusent la transmission directe à d’autres, ces zones étant entachées pour elles de trop de hontes, de déshonneurs, d’humiliations, de malheurs ou de douleurs. Ces refus ou impossibilités sont proprement subjectifs et ont à voir avec les dénis, voire avec la forclusion quant ils sont inconscient et sont le fait de la personne elle-même envers elle-même.

Or depuis ces dernières années, et notamment la décennie 90, les points de vue culturels et sociaux sur la question de ce que l’on peut/doit dire, ou non, aux suivants des épisodes extrêmes traversés a changé. Les interdits de savoir ayant été reconnus à l’unanimité (ou presque, en tout cas en France) comme pernicieux, ils ont été pour la plupart officiellement levés. Mais ils se sont au passage convertis en leur contraire, à savoir une prescription à la connaissance obligatoire : il faut savoir, à tout prix et sans mesure. De la sorte, un nouvel interdit s’est érigé : l’interdit d’oublier, se traduisant en "devoir" de mémoire, voire parfois en "abus" de mémoire, comme le dénoncent notamment Boris Cyrulnik ou Tzvetan Todorov. La différence entre "ignorer" et "choisir volontairement (et donc temporairement) d’oublier" est abrasée. Nous sommes entrés dans l'ère de la transparence imposée – qui utopise de pouvoir épuiser le savoir –, et de la mise en parole requise. Le "taire", pourtant si nécessaire parfois, au moins provisoirement, dans le processus d’élaboration de la pensée, devient un délit, le silence est refusé, le secret sans discernement proscrit. Et l'histoire n'aura plus de marge pour se faire que de se fixer sur les schémas du passé, figés par une interprétation officielle et jugés académiquement, autant qu’irrémédiablement, et pour tout un chacun quelle que soit sa situation, "vraie".

Ce qui n’est pas sans interroger aussi sur le rôle de l’école, en cette affaire de transmission : quand prend-elle le relais sur ce qui ne passe pas, ne peut plus passer générationnellement, en termes de savoirs ? À partir de quand un événement majeur difficile est-il inscrit et métabolisable dans les manuels scolaires ? Où se place l’école dans le tableau suivant ?

Perspectives arc-en-ciel

Il me revient en mémoire ces premières interrogations de l’enfance où l’on recherche les repères du temps qui passe. Maintenant, nous jouons souvent, Gaëlle et moi, en regardant les images de la télévision, à les restituer dans le roman familial : « ça, c’est quand Grand-père était petit. Là, c’est l’époque où ta mère et moi sommes nées. Tu vois, c’était comme ça quand Grand-père et Grand-mère se sont mariés…

Françoise Laborde[14].

Pour autant un travail de transformation peut se faire avec le temps (un cap est à passer), au-delà de ces interdits, et la fonction du savoir peut se retourner, ce qu’un rétablissement narratif "autorise" : non plus potentiellement dangereux puisqu'il a fini par être raconté sans tuer, que la vie a repris, le savoir peut alors devenir, cette fois, refuge. Il y a eu métamorphose. Cette nouvelle forme, faite de notre propre métabolisation des générations précédentes, des actes desquelles nous ne sommes pas responsables (pas plus que nous ne devons nous en rendre victimes), cette mise en récit nous permet de les connaître et de nous en distancier : de nous rendre responsable de ce que nous faisons à partir d’elles et des temps d’avant.

Tous n'effectuent pas un tel transfert qui symboliquement, s'apparente à ce que Freud appelle la "sublimation" – en tout cas qui la permet. Quoiqu’il en soit, nous constatons combien passent aussi, entre les générations, des interdits de savoir et/ou d'oublier, faisant état d'une oblitération pouvant agir de façon diamétralement opposée, dans un contexte (historique comme familial) extrême. Ils pointent, à tout le moins, la prégnance du contexte temporel antérieur dans la présentification potentielle du rapport au savoir. Ainsi, il n’est point de transmission parfaitement sereine émanant des générations antérieures, et autorisant sans faille à imaginer et penser le temps, la vie, sa vie, les autres, sa vie parmi les autres, à s’inscrire dans une temporalité que les mots, souvent empêchés et butant sur de l’impensable pourtant survenu, ne pourront toujours permettre d’organiser en récit porteur de sens, sinon d’espoirs (2006), en tout cas gage de l’habitabilité du monde.

Une des plus belles illustrations que l’on puisse trouver à la transmission se trouve dans les contacts entre générations qui peuvent s’exercer en Maisons et Foyers de retraite quand, entre aînés et jeunes, parfois n’ayant pas même encore appris à lire-écrire à l’école, se font des échanges et stimulations de récits tant oraux qu’écrits sur la vie des uns et des autres, régénérant les anciens tout en générant les plus jeunes. Des liens ancestraux se créent ainsi spontanément, des échanges d’histoires qui font fi des inscriptions, tant génétiques que d’état civil et qui, pourtant, fonctionnent (2007b).

Par de telles démarches, nous prenons conscience que nous sommes produits par ce (ceux) que nous produisons (nous sommes le produit de nos œuvres de vie) et non plus, ou pas seulement, par ceux qui nous ont produits. Une vision qui permet d’échapper à la fatalité mais dont l’exigence est de nous rendre sans fin créateurs de ce qui nous constitue, autant que redevables du futur dont nous ne pouvons nous passer pour vivre aujourd’hui et peut-être, demain. Pour ce faire les générations ont besoin de se tenir la main, prenant conscience que la transmission est, in fine, ce qui nous vient des plus jeunes : « Mes enfants sont devenus mes racines », remarque Tim Guénard, avec la lucidité que l’écriture confère à ceux qui expérimentent ce que dire/écrire la vie apporte.

L'auteur de cet article

Martine Lani-Bayle est psychologue clinicienne en service d’Aide sociale à l’enfance et en psychiatrie. Depuis  1994 elle s’est dirigée vers l’enseignement et la recherche universitaires et est depuis 1999 professeure en Sciences de l’éducation à l’université de Nantes.

Références bibliographies

  • Lani-Bayle Martine, Enfants déchirés. Enfants déchirants. Réflexions à partir du placement familial. Éditions universitaires 1983.
  • Lani-Bayle Martine, À la recherche… de la génération perdue, Hommes et perspectives 1990.
  • Lani-Bayle Martine, Généalogie des savoirs enseignants.À  l’insu de l’école ? L’Harmattan 1996.
  • Lani-Bayle Martine, L’Histoire de vie généalogique. D’Œdipe à Hermès, L’Harmattan 1997.
  • Lani-Bayle Martine, De femme à femme à travers les générations. Histoire de vie généalogique de Caroline Lebon-Bayle (1824-1904), L’Harmattan 1997.
  • Lani-Bayle Martine, L’Enfant et son histoire. Vers une clinique narrative, Érès 1999.
  • Lani-Bayle Martine, Taire et transmettre. Les histoires de vie au risque de l’impensable, Chronique sociale 2006.
  • Chemins de formation n° 9, « La transmission intergénérationnelle », Téraèdre/Université de Nantes, 2006.
  • Lani-Bayle Martine, Les Secrets de famille. La transmission de génération en génération, Odile Jacob 2007.
  • Lani-Bayle Martine et Texier François, Apprivoiser l’avenir pour et avec le jeunes. Entretiens intergénérationnels avec André de Peretti, Mare et Martin 2007.
  • Lani-Bayle Martine et Mallet Marie-Anne coord., Événements et formation de la personne. Écarts internationaux et intergénérationnels l’Harmattan 2006b (tomes 1 et 2) et 2010 (tome 3).
  • Pineau Gaston, Lani-Bayle Martine et Schmutz-Brun Catherine, coord, (préface d'Edgar Morin)., Histoires de morts au cours de la vie, L’Harmattan 2011.
  • Lani-Bayle Martine et Milet Éric,(préface de Boris Cyrulnik ; postface de Gaston Pineau) Traces de vie. De l’autre côté du récit et de la résilience, Chronique Sociale 2012.
  • Lani-Bayle Martine et Słowik Aneta (dir) avec Dosse François, Lévy André et Pineau Gaston, Formation de l’événement, événements en formation… Regards croisés, Wrocław ATUT 2012.
  • Martine Lani-Bayle, Gaston Pineau et Catherine Schmutz-Brun (préface d'André de Peretti), Histoires de nuits au cours de la vie .Collection Histoire de vie et formation.ISBN : 978-2-336-00371-9

Notes

  • [1] Qui est l’étymologie du mot « secret ». cf. 2007 a.
  • [2] 1999, 2006a et 2007a.
  • [3] Leçons IV. L’inestimable objet de la transmission, Fayard 1985.
  • [4] Cf. Martine Lani-Bayle, « Vers une transmission intergénérationnelle des savoirs », in Savoirs 2004, 4, pp. 67 à 70.
  • [5] Cf. La révolte contre le père de Gérard Mendel, Payot 1968, qui exprime bien ce mouvement.
  • [6] Figuration proposée par Elisabeth Heutte dans ses travaux de 3e cycle.
  • [7] A la manière du Poucet du conte, les petits cailloux sur le chemin, pouvant servir de repères.
  • [8] Les miettes – susceptibles, quoique parcimonieusement, non de repérer mais de nourrir.
  • [9] Cf. Martine Lani-Bayle, Gaston Pineau et Catherine Schmutz, La face nocturne du récit de vie et ses rapports à la formation. Regards croisés, l’Harmattan 2012.
  • [10] Si l’on remonte sur 10 générations, à savoir de deux siècles et demi ce qui reste atteignable, cela ne nous fait pas moins de 1022 ancêtres directs cumulés : alors quand on ne remonte qu’une branche, soit 10 personnes, cela en « gomme » 1012 ! Et combien de temps faudrait-il pour faire connaissance avec chacune, toutes ayant été nécessaires pour arriver à nous ? Pour une heure sur chaque vie  – et que peut-on savoir de quelqu’un, en une heure… –,  il faudrait 128 jours, à raison de 8 heures par jour…
  • [11] Mot d’origine italienne qui désigne le fait, en musique, de désaccorder volontairement un violon : le son alors qui s’échappe ne correspond pas à la note jouée (1999, 2006a, 2007a).
  • [12] « La vie n’est qu’une ombre qui passe ; un mauvais acteur / Qui pendant une heure se pavane et s’agite sur la scène / Et puis qu’on n’entend plus : une histoire / Racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur / Et qui n’a pas de sens… »
  • [13] Cf. Philippe Forest, « Le non-sens irréductible de l’existence », Chemins de formation au fil du temps n° 5, avril 2003, Le Petit Véhicule/Université de Nantes, pp. 36 à 49.
  • [14] In Pourquoi ma mère me rend folle, J’ai Lu n° 6244, Ramsay 2002, page 13

Voir aussi:

Du même auteur:

Un outil au service des récits de vie et des transmissions intergénérationnelles:

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