Crise des migrant: une crypte…Et un désir de répondre

Un article de BARBARA MOURIN pour Généasens

Cet article fait suite aux commentaires sur l’article de Barbara Mourins « Crise des migrants: une crypte en train de se créer ? »

Il y a quelques semaines, à la demande de Pierre Ramaut, j’ai rédigé un texte pour le site Généasens.

Le fracas meurtrier des attentats de Bruxelles le 22 mars 2016 a précédé de peu la publication de ce premier article…

Après sa publication, ma réflexion a déclenché un certain nombre de réactions, qui m’incitent à reprendre le chemin de l’écriture, poussée par un désir de répondre à ce qui, à mes oreilles, sonne aussi comme une sorte de fracas, ni meurtrier, ni anéantissant, mais néanmoins violent, d’une certaine manière.

À celles et ceux qui ont été touchés par mon texte et aimé mon propos, merci : ils m’encouragent à poursuivre dans la voie difficile du dévoilement de soi par l’écriture.

À mes détracteurs, aux sceptiques voire aux réfractaires, merci : ils me poussent à revoir ou préciser mon propos, qui ne consiste, en aucun cas, à tenter de convaincre ou rallier à une cause, quelle qu’elle soit.

Il n’est que le reflet d’une pensée vivante, sans cesse en construction, qui ne peut que sortir transformée de l’exposition aux lecteurs qui prennent le temps de mettre en mots ce que mon texte a déclenché en eux.

Je ne cherche qu’à dire ce qui me semble juste du monde dans lequel je vis.

Nullement, j’insiste, à convaincre.

Ce qui m’importe, c’est l’espace, l’entre-deux qui permet au débat d’exister.

Je ne chercherai donc pas, dans ce second texte, à développer des arguments supplémentaires pour étayer mon propos et convaincre celles et ceux qui ne partagent pas mon analyse ; mais plutôt à préciser ma penser et affiner ma réflexion, étant plus attentive à la crainte d’être mal comprise qu’à la déception de ne pas faire changer de point de vue mes détracteurs.

Un premier élément, sur lequel il me semble important de revenir, est la notion de responsabilité.

Contextualisée dans le cadre du contentieux historique qui entoure la colonisation, la responsabilité à laquelle j’appelle les Etats ex-colonisateurs n’exprime en rien la volonté d’entretenir la culpabilité d’une part et une position victimaire d’autre part.

Je tente simplement d’ouvrir un questionnement : est-il envisageable de quitter une position de victime, qu’elle soit individuelle ou portée collectivement, tant que le préjudice subi n’est pas reconnu ?

Les Etats ex-colonisateurs, puisqu’ils ne sont reconnus coupables d’aucun crime devant aucun tribunal (du moins à ma connaissance) ne peuvent « purger de peine » ni leurs victimes obtenir réparation.

Par contre, reconnaître la responsabilité de faits commis antérieurement, au nom de ces mêmes Etats, signifierait la mise en marche un processus de réparation symbolique envers les peuples dont les ascendants ont subi des violences et des injustices graves.

Bien entendu, je ne suis pas responsable des faits commis par mes aïeuls partis faire fortune au Congo, tout comme l’Etat belge n’a pas à endosser la même responsabilité à l’échelle nationale.

Cependant, dans le contexte actuel, le silence qui entoure ces faits historiques n’est pas neutre : il ne permet pas, à mon sens, le déploiement d’un devenir commun, co-construit et partagé.

Et lorsque ce silence est brisé, comme ce fut le cas récemment par Mr Louis Michel, il minimise les méfaits de la colonisation au nom de l’œuvre civilisatrice.

C’est là que j’identifie une forme de violence, symbolique mais efficiente, qui prend la place d’une domination physique et territoriale passée.

Mon trouble tient également au mutisme auquel sont contraints celles et ceux qui ont subi la colonisation et dont certains descendants subissent aujourd’hui des discriminations.

Les conséquences contemporaines de l’héritage colonial sur la construction identitaire ont été décrits, notamment, par deux autres historiens, Pap Ndiaye et Achille Mbembe : être noir, encore aujourd’hui, c’est faire l’expérience d’une infériorisation. Etre noir, c’est être un nègre…

À l’inverse, être blanc ne s’éprouve pas. Etre blanc, c’est être.

Le très beau film de la réalisatrice française Isabelle Boni-Claverie montre avec une grande sensibilité à quel point l’histoire coloniale conditionne encore aujourd’hui le regard que pose la France sur ses citoyens noirs.

Depuis l’époque coloniale, des intellectuels tels que Frantz Fanon ont élevé la voix pour dénoncer les injustices et crimes commis au nom de la colonisation, mais leurs travaux restent encore aujourd’hui très peu diffusés.

Il y a pourtant urgence : notre époque vit le retour en force des lectures culturalistes et essentialistes des phénomènes sociaux : certaines religions seraient inintégrables, certaines communautés seraient par nature violentes, certaines cultures seraient, bien plus que la nôtre, dominatrice envers les femmes.

Les lectures sociologiques ou géopolitiques sont étrangement absentes de ces grilles d’analyses.

Les discours médiatiques dominants, ainsi que certains discours politiques qui ont le vent en poupe, entretiennent ce que Raphaël Liogier nomme très justement le mythe de l’islamisation (1), qui peu à peu opère la transition de l’islamophobie à l’islamoparanoïa.

Si les musulmans, et par extension les arabes sont regardés comme des éléments menaçants, des « ennemis de l’intérieur », les noirs, quant à eux, peinent à se départir de représentations infériorisantes, héritages qui semble indélébile issu de l’idéologie pseudo-scientifique évolutionniste qui a servi à légitimer l’esclavage et la colonisation.

Ce climat, dans lequel nous baignons tous, impacte bien évidemment celles et ceux qui, parmi nos concitoyens, sont montrés du doigt.

Comment vivent-ils ces stigmatisations ? Quel regard sur le monde, la société, leur pays transmettent-ils à leurs enfants ?

Comment permettre aux siens d’ouvrir grand la porte de la maison quand le « monde du dehors » est à ce point hostile, méprisant et rejetant ?

Telles sont les questions qui accompagnent quotidiennement ma pratique clinique, dans une tentative d’articuler construction subjective dans un processus d’individuation et contexte socio-politique.

La psychiatrie est politique, a dit Franz Fanon, alors qu’il a renoncé à soigner des patients algériens dont les troubles n’étaient rien d’autre, selon son analyse, que l’expression, dans le corps, de la domination coloniale subie.

Et enfin, pour conclure, j’emprunte cette très belle formule au sociologue Saïd Bouamama :  

La mémoire est aux peuples ce que la psychanalyse est aux individus.

Il existe un parallélisme entre inconscient individuel et collectif, la fonction de la mémoire est l’empêchement de la répétition névrotique ; le travail sur la mémoire va déterminer si demain, le regard posé sur l’Autre va permettre ou non la construction collective d’une société plus égalitaire, plus fraternelle et plus juste.

Ce travail sur la mémoire est politique et porteur d’enjeux pour l’avenir.

Barbara Mourin 

L'auteure

Éducatrice de formation, après avoir travaillé plus de 10 années dans le secteur de l’aide à la jeunesse, Barbara Mourin accompagne depuis une quinzaine d’années des personnes migrantes dans leur parcours d’installation en Belgique.

Au départ d’un accompagnement socio-juridique, elle a rapidement pu constater que les besoins de ces femmes, hommes et enfants débordaient largement de ce cadre strict.

Formée à la clinique interculturelle par Marie Rose Moro à l’Université Paris 13 à Bobigny (Diplôme Universitaire en psychiatrie transculturelle), elle coordonne depuis 2008 une consultation spécialisée dans le domaine.

Sa pratique professionnelle s’articule entre accompagnement individuel de personnes migrantes, supervision d’équipes, réflexion et travail de recherche ( deux recherches exploratoires réalisées: impact de la migration sur l’organisation familiale et l’ancrage dans la culture d’origine et récolte et analyse de témoignage de familles migrantes sur leur vécu de la parentalité en contexte migratoire. Projet de recherche en cours sur l’impact du contexte migratoire sur la qualité de la transmission dans les relations précoces).

Travailleuse de terrain, elle est avant tout une militante, engagée dans la défense des droits des étrangers, active dans la cause anti-raciste et habitée par une vision résolument positive de la diversité dans la société.

Voir aussi

Bibliographie

Un outil au service des récits de vie et des transmissions intergénérationnelles

 


[1] Raphaël Liogier, Le Mythe de l’islamisation : essai sur une obsession collective, Éditions du Seuil, 2012

Vos réactions

Commentaire de Marie-Madeleine Nyssens | 01/07/2016

Chère Barbara,
je vous remercie pour votre beau texte. j'y adhère profondément.
J'espère de tout cœur que nos politiciens pourront un jour entendre ce discours .
Comment les toucher ? comment faire en sorte qu'ils "prennent le temps" de la réflexion et qu'ils ouvrent les yeux sur la répétition?

Je vous souhaite un bel été,
Marie-Madeleine
www.psychodrame-psychogenealogie.be

Commentaire de Xavier Lepinet | 05/07/2016

Bonjour !

Je crois que ces propos s'adressent, en partie, à ma personne. Alors, je ne sais pas où vous avez vu, en France (pour la Belgique, je ne sais pas), qu'on ne parlait pas de la colonisation vu qu'elle est évoquée régulièrement par tous les partis politiques. Dans les années 2000, il y a eu des polémiques animées à ce sujet.

Vous parlez de la violence symbolique dans l'oubli des méfaits de la colonisation. Vous avez raison, mais l'on peut douter que ça arrange quoi que ce soit. Par exemple, il ne semble pas que le Vietnam souhaite des excuses, alors que lui aussi a été colonisé par la France. A voir les deux contrées, toutes deux filles de la colonisation, il semble qu'il y ait davantage un sujet avec la culture arabo-musulmane.

Par ailleurs, n'oublions pas, s'il vous plait, les ravages des armées et razzias islamiques, qui ont justifié, terrorisé, construit au long des siècles, l'image de l'islam que vous déplorez aujourd'hui. Il n'est pas équilibré de ne pas citer cet aspect historique.

Bref, il semblerait que la résilience, la capacité de se souvenir ne se trouve que d'un seul côté, la décontextualisation, source de toutes les injustices, faisant rage dans le débat.

Oui, la colonisation a été violente. Elle a eu des côtés positifs (comme l'accroissement démographique) mais également ses côtés sombres qu'il faut reconnaitre, vous avez raison.

« Les conséquences contemporaines de l’héritage colonial sur la construction identitaire ont été décrits, notamment, par deux autres historiens, Pap Ndiaye et Achille Mbembe : être noir, encore aujourd’hui, c’est faire l’expérience d’une infériorisation. »
Vous oubliez un élément important : de quel espace parle-t-on ? Je peux comprendre qu'un noir se sente infériorisé dans les pays occidentaux, mais dans les pays africains, cela m'étonnerait quelque peu (quoi que les luttes ethniques sont très violentes et pourvoyeuses d'un racisme également très meurtrier). Peut-être voulez-vous dire dans les pays ex-colonisés ? C'est possible, je ne sais pas. Mais aussi choquant que cela puisse être en France, à partir du moment où la présence de personnes de couleur noire a été rare en France pendant plusieurs siècles, voire millénaires, il est normal que la perception soit négative pendant un long moment, avant de progressivement s'intégrer.

"Il y a pourtant urgence : notre époque vit le retour en force des lectures culturalistes et essentialistes des phénomènes sociaux : certaines religions seraient inintégrables, certaines communautés seraient par nature violentes, certaines cultures seraient, bien plus que la nôtre, dominatrice envers les femmes. Les lectures sociologiques ou géopolitiques sont étrangement absentes de ces grilles d’analyses."

Non, les lectures sociologiques ne sont pas absentes. Mais elles peinent à convaincre. A expliquer le terrorisme. A expliquer pourquoi la colonne vertébrale républicaine n'est plus le recours face à l'islam. La domination marxiste ne peut pas tout expliquer et tout intégrer, la dimension identitaire ne peut être oubliée. D'autant que déresponsabiliser les "dominés" n'est pas leur rendre service car cela oublie toutes les initiatives violentes de leur part. Enfin, il y a des différences entre civilisations, il serait temps de le reconnaitre au lieu de pratiquer un universalisme fusionnel et naïf. Impossible de dire que les occidentaux seraient tout aussi dominateurs envers les femmes (les grandes équivalences systématiques comme le patriarcat occidental qui ne serait pas vraiment distinct du patriarcat oriental trouvent ici leurs limites) que les hommes musulmans. Impossible de dire que l'islam serait facilement intégrable en occident quand la notion de distinction des pouvoirs est aussi compliquée à appréhender.

Bref, il ne s'agit pas d'essentialiser, mais d'ouvrir les yeux sur la réalité des identités, des phases distinctes des unes des autres que vivent les populations, que la domination marxiste et historique n'explique pas tout, que ces populations font également des choix adultes, et parfois, malheureusement, incompatibles avec les occidentaux. Que l'universalisme, malgré toutes ses bonnes intentions, est parfois nourri par trop de toute-puissance idéaliste.

Bref, votre mémoire, pour fidèle qu'elle soit, semble singulièrement hémiplégique sur la réalité des civilisations, des religions et des coutumes traditionnelles.

Les appels au vivre-ensemble, à la culpabilité occidentale, à l'universalisme naïf ne sont désormais plus pertinents.
Cordialement,

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